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Délires artistiques, folies baroques, décadence, éloge de la folie, démence polyglotte...
 
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 Les Frères Karamazov

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MaLdOrOr
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MessageSujet: Les Frères Karamazov   Dim 4 Fév - 6:34

Les Frères Karamazov ou le testament de Dostoïevski

Présentation

Nous sommes en Russie, à la fin du XIXe siècle, en pleine fin de la période réaliste, à l’instant décisif où la modernité a réellement commencé à effrayer des hommes qui se sont rendus compte qu’ils ne pourraient probablement plus la maîtriser. Si l’on doit retenir deux noms du roman slave, Tolstoï bien sûr vient à l’esprit et son hégélienne Guerre et Paix, récit de l’Histoire et effusion de personnages aux destins fameux, mais surtout son pendant noir, l’ombre d’une Russie qui s’éteint, Fédor Dostoïevski.
Qui était-il ? Il serait vain de vouloir en dresser une biographie mais certains détails s’imposent pour comprendre son œuvre. Sa formation d’ingénieur n’altère en rien son goût pour la littérature, mais il fréquente des cercles révolutionnaires qui vont entraîner sa condamnation à mort alors qu’il n’a même pas trente ans. Cela aurait pu s’arrêter là, il n’avait écrit que quelques romans au succès relatif qui n’auraient pas fait sa postérité. Seulement, il fut gracié sur l’échafaud puis envoyé au bagne en Sibérie. Et là tout bascule, son talent vient à maturation, en témoignent les très autobiographiques Récits de la maison des morts. C’est probablement en 1866 que son génie explose en une effusion grandiose de trois chefs d’œuvres parmi les plus brillants de toute la littérature : L’idiot, Le joueur et Crime et châtiment. Cependant, il doit parallèlement faire face à une situation financière difficile et à une terrible dépression ; Dostoïevski, comme tant d’autres, n’aura pas connu la gloire de son vivant. Il décède en 1881, après avoir achevé la rédaction de ce que Sigmund Freud considérait comme son chef-d’œuvre : Les Frères Karamazov qui devait, s’il avait pu y parvenir, constituer la première partie d’une œuvre magistrale : La vie d’un grand pécheur.

L’oeuvre

On pense évidemment à un parricide. L’infâme Fédor Karamazov, tué par son fils Dimitri que ses frères, Ivan et Alexis, tentent en vain de sauver. Cependant, la première couche de peinture se craquelle rapidement et laisse place à un spectacle d’une sublime atrocité. Le portrait de trois hommes : Dimitri le débauché, Ivan l’intellectuel, Aliocha l’ange mystique et innocent. Et puis l’erreur judiciaire, la défaillance d’un système où le procès paraît presque fortuit tant le crime est jugé évident ; un simulacre pénal qui préfère laisser reposer en paix Smerdiakov, le valet meurtrier qui s’est suicidé avant l’audience. Bien entendu, tout cela n’est pas si simple : comme dans Crime et Châtiment, le thème de la culpabilité est primordial. Les trois frères ont tué leur père en un sens même s’ils n’ont pas accompli l’acte. Enfin, c’est un drame psychologique, un roman de la foi, du doute, de la raison et de la liberté.

Trois frères, trois portraits magistraux

Si Dostoïevski crée un roman du cercle familial, c’est sur un plan unique, celui de la relation fraternelle. Toute l’œuvre n’est finalement tissée que d’une immense trame où trois fils – notez l’homonymie – s’entrecroisent pour donner un tableau clair-obscur de l’âme humaine.
Dimitri est l’aîné et quelque part là est peut-être la clé. Il n’est que le demi-frère d’Ivan et Alexis, il a été élevé loin d’eux. Son père a introduit avec lui l’abandon qu’il fera subir à ses autres enfants. Mitia est la figure de l’humain livré à lui-même dans une société qui n’a que faire du peuple, l’être qui sombre, un de ces « hommes qui plongent » qu’admirait Melville. Il devient vite un luxurieux, un être sans valeurs, ni morale. Du moins en apparence. Dimitri a son code intérieur, il est la franche dépravation, la décrépitude noble. Essentialisé par tous, il perd sa crédibilité face à la perfidie qui le guette. Passionné, il ne manque pas de devenir dépendant. D’une femme dont on remet souvent en cause la vertu, Grouchenka, elle aussi refusant une ambiguïté sournoise qu’incarne la passion vile de Fédor ou celle, condescendante, de l’officier polonais, cette ombre qui avait taché sa jeunesse. A deux, ils forment cette paire triste et irrationnelle qui ne peut qu’avancer vers un mur qu’ils voient toujours trop tard : les conséquences.
Son cadet n’étant déjà plus son frère, la rupture semble se profiler d’elle-même. Ivan est, par chance, élevé ailleurs, par des membres éloignés de sa famille. Il devient vite le stéréotype du jeune intellectuel, en proie avec les problèmes de son temps. Pragmatique et athée, cela va sans dire. Il refuse pour autant d’être subversif et la grande idéologie naissante du socialisme n’est pas une solution pour lui (contrairement à la figure révoltée de Kolia Krassotkine). Ses sentiments mêmes reflètent ses idéaux : il est l’homme de la constance et de l’admiration platonique pour Katerina. C’est pourtant lui peut-être qui devra faire face au plus métaphysique des questionnements à travers son poème du Grand Inquisiteur et son cauchemar du Diable, qui tous deux mettront à mal sa raison.
Alexis représente une sorte d’idéal métaphysique. Figure archétypale chez Dostoïevski qui ressemble étrangement au prince Mychkine de L’idiot, Aliocha est un innocent, un candide empreint de foi et d’idéaux abandonné à l’errance dans l’univers hostile de la société russe de la fin du XIXe siècle. Il est d’abord l’image du disciple attentionné répondant aux moindres volontés de son staretz Zossima, l’enfant transfiguré par la religion. Pourtant il ne pourra pas y survivre et la mort de son mentor marque sa mutation, son passage vers une vie faite de serments qui butent sur des embûches et d’une générosité avortée par la cruauté.
Le triple portrait vise-t-il à l’exhaustivité d’une lucidité cernant l’homme en son entier ? Dostoïevski sait tout du moins en traduire la complexité et évite malgré les apparences de sombrer dans des caractères manichéens en articulant ses personnages autour d’un évènement aussi ambigu que leur état d’esprit : la mort de Fédor.

Drame(s) et Justice

La notion de drame, incontestablement utilisée pour définir Les Frères Karamazov, est à prendre dans sa polysémie. Etymologiquement parlant d’abord, il s’agit d’un roman de l’action qui est ininterrompue à quelques exceptions près – il existe principalement deux pauses narratives : les fragments de la vie du staretz et le poème d’Ivan. L’idée a priori curieuse que défendait Vladimir Nabokov se voit en fin de compte entièrement justifiée : « N’oublions jamais que Dostoïevski est avant tout un auteur de romans policiers… un maître du suspens. » Bien qu’il s’agisse principalement du parcours suivi des différentes conversations que mènent les protagonistes, le lecteur est parfois confronté à des actions violentes, à des scènes de furie minutieusement décrites, telle l’explosion de rage de la jalousie de Dimitri envers son père.
On retrouve également ici le concept de drame dans son acception la plus courante, à savoir les conséquences malheureuses d’un acte malheureux. Reste à voir de quel acte il s’agit. Tout semble concorder pour affubler de ce nom le meurtre de Fédor Karamazov qui entraînera la déportation de Dimitri, la folie d’Ivan et l’incompréhension d’Alexis. Néanmoins, le décès ne survient qu’au milieu de la troisième partie du roman et apparaît alors comme un point de départ quelque peu tardif. Pourquoi Dostoïevski s’attarderait-il minutieusement sur les facteurs qui ont causé ce crime sinon pour nous montrer qu’il n’est qu’une conséquence, une manifestation secondaire voire arbitraire d’une situation bien plus terrible, bien plus ancienne ? S’il est un forfait odieux dans l’œuvre, ce n’est peut-être pas celui qu’on croit. Toute l’horreur du livre n’est-elle pas contenue dans le premier livre, dans le récit de l’éducation malmenée des trois frères abandonnés ?
Ceci dit, l’assassinat joue tout de même un rôle primordial dans la narration. Il est le vecteur de considérations que porte l’auteur sur la justice. L’expérience de sa condamnation à l’âge de vingt-sept ans est une constante dans les romans de Dostoïevski. Que ce soit dans les Récits de la maison des morts ou dans Crime et Châtiment, on retrouve une peur presque métaphysique du jugement, passé dans le premier cas, futur dans le second. Or, c’est dans Les Frères Karamazov seulement que l’on retrouve une description minutieuse du procès, étape gommée ou lisible en filigrane dans ses autres romans. Le romancier choisit ici clairement de s’engager et de se prêter à une critique en règle de la justice russe. Il reprend étape par étape les différents moments de l’audience et montre qu’il ne s’agit que d’un simulacre de procès. Tout semble dicté à l’avance car personne ne doute de la culpabilité de Dimitri. La procédure ressemble à un jeu sophistique entre avocats. Nul n’écoute Ivan que la maladie emporte peu à peu et qui pourtant est le seul à savoir. On laissera Smerdiakov – le valet mais aussi le quatrième frère, fils illégitime de Fédor Karamazov – reposer en paix malgré sa culpabilité.
A travers les affres criminels et judiciaires qu’il décrit, Dostoïevski peint la société inégalitaire d’un empire russe qui s’étiole goutte à goutte. Avant la mort, il laisse une vision du monde, une foi en l’existence qui marquera inexorablement le nouveau siècle naissant.

Religion et Liberté

On retrouve dans Les Frères Karamazov, une empreinte religieuse profonde derrière le drame. La foi joue le rôle d’un moteur dans le cœur des personnages. Elle est le code d’honneur de Dimitri, la terreur d’Ivan et l’innocence d’Alexis. Sa mise à mal s’illustrera par le meurtre dans lequel chacun a sa part et par la question métaphysique de la culpabilité dans le cadre d’une justice humaine et d’une théodicée. Le problème de l’existence de Dieu se pose également et le procès peut apparaître comme un comité réuni pour décider de la question, qui évidemment reste sans réponse. Dostoïevski, pourtant profondément chrétien, compose une œuvre aux résonances étrangement agnostiques. Une interrogation motivée par le doute et notamment l’argument athée formulé par Ivan : comment expliquer la mort des enfants ? Le roman n’ouvre aucune porte, il offre seulement des clefs. L’interprétation du drame relève, sinon de la foi, du moins du point de vue personnel du lecteur.
L’influence qu’aura le livre de Dostoïevski sur tout le XXe siècle concerne principalement sa vision de la liberté. On le considère souvent, au même titre que Kierkegaard, comme un précurseur de l’existentialisme. Penseur littéraire mais non philosophe à proprement parler, il est fervent défenseur de la subjectivité dont le doute agnostique est porteur. Dimitri déclare dans le séjour sombre de sa cellule : « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis » - phrase reprise par Sartre dans L’existentialisme est un humanisme. Si l’homme est abandonné à lui-même, il est condamné à la liberté, puisque rien, sinon lui, ne le détermine. Ses choix, ses possibilités sont infinis. Voici tout du moins l’interprétation qui sera faite de l’œuvre par le mouvement existentialiste. Le message de Dostoïevski est peut-être plus subtil que cela, tel qu’il l’expose dans le poème du Grand Inquisiteur. La liberté humaine provient du fait que Dieu n’impose pas ses miracles explicitement aux hommes mais qu’ils sont offerts à l’opinion subjective.
Dans cette même optique, le message de Dostoïevski derrière sa narration se fait métaphore et cultive une ambiguïté volontaire. Il ouvre la croisée des chemins du roman moderne.

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MessageSujet: Re: Les Frères Karamazov   Dim 4 Fév - 6:35

Un passage célèbre : Le Grand Inquisiteur

Dans le poème, Ivan imagine que le Christ revient au XVe siècle, à Séville, en pleine Inquisition. Troublé par la présence de Jésus qui ressuscite les morts, le Grand Inquisiteur le fait arrêter. Il vient lui rendre visite dans sa cellule et lui reproche d’avoir laissé les hommes dans l’incertitude de la foi :
« L’Esprit terrible et profond, l’Esprit de la destruction et du néant, reprend-il, t’a parlé dans le désert, et les Écritures rapportent qu’il t’a « tenté ». Est-ce vrai ? Et pouvait-on rien dire de plus pénétrant que ce qui te fut dit dans les trois questions ou, pour parler comme les Écritures, les « tentations » que tu as repoussées ? Si jamais il y eut sur terre un miracle authentique et retentissant, ce fut le jour de ces trois tentations. Le seul fait d’avoir formulé ces trois questions constitue un miracle. Supposons qu’elles aient disparu des Écritures, qu’il faille les reconstituer, les imaginer à nouveau pour les y replacer, et qu’on réunisse à cet effet tous les sages de la terre, hommes d’États, prélats, savants, philosophes, poètes, en leur disant : imaginez, rédigez trois questions, qui non seulement correspondent à l’importance de l’événement, mais encore expriment en trois phrases toute l’histoire de l’humanité future, crois-tu que cet aréopage de la sagesse humaine pourrait imaginer rien d’aussi fort et d’aussi profond que les trois questions que te proposa alors le puissant Esprit ? Ces trois questions prouvent à elles seules que l’on a affaire à l’Esprit éternel et absolu et non à un esprit humain transitoire. Car elles résument et prédisent en même temps toute l’histoire ultérieure de l’humanité ; ce sont les trois formes où se cristallisent toutes les contradictions insolubles de la nature humaine. On ne pouvait pas s’en rendre compte alors, car l’avenir était voilé, mais maintenant, après quinze siècles écoulés, nous voyons que tout avait été prévu dans ces trois questions et s’est réalisé au point qu’il est impossible d’y ajouter ou d’en retrancher un seul mot.
« Décide donc toi-même qui avait raison : toi, ou celui qui t’interrogeait ? Rappelle-toi la première question, le sens sinon la teneur : tu veux aller au monde les mains vides, en prêchant aux hommes une liberté que leur sottise et leur ignominie naturelles les empêchent de comprendre, une liberté qui leur fait peur, car il n’y a et il n’y a jamais rien eu de plus intolérable pour l’homme et la société ! Tu vois ces pierres dans ce désert aride ? Change-les en pains, et l’humanité accourra sur tes pas, tel qu’un troupeau docile et reconnaissant, tremblant pourtant que ta main se retire et qu’ils n’aient plus de pain.
« Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté, et tu as refusé, estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance achetée par des pains. Tu as répliqué que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-tu qu’au nom de ce pain terrestre, l’Esprit de la terre s’insurgera contre toi, luttera et te vaincra, que tous le suivront en s’écriant. « Qui est semblable à cette bête, elle nous a donné le feu du ciel ? » Des siècles passeront et l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crimes, et, par conséquent, pas de péché ; qu’il n’y a que des affamés. « Nourris-les, et alors exige d’eux qu’ils soient « vertueux » ! Voilà ce qu’on inscrira sur l’étendard de la révolte qui abattra ton temple. À sa place un nouvel édifice s’élèvera, une seconde tour de Babel, qui restera sans doute inachevée, comme la première ; mais tu aurais pu épargner aux hommes cette nouvelle tentative et mille ans de souffrance. Car ils viendront nous trouver, après avoir peiné mille ans à bâtir leur tour ! Ils nous chercheront sous terre comme jadis, dans les catacombes où nous serons cachés (on nous persécutera de nouveau) et ils clameront : « Donnez-nous à manger, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné. » Alors, nous achèverons leur tour, car il ne faut pour cela que la nourriture, et nous les nourrirons, soi-disant en ton nom, nous le ferons accroire. Sans nous, ils seront toujours affamés. Aucune science ne leur donnera du pain, tant qu’ils demeureront libres, mais ils finiront par la déposer à nos pieds, cette liberté, en disant : « Réduisez-nous plutôt en servitude, mais nourrissez-nous. » Ils comprendront enfin que la liberté est inconciliable avec le pain de la terre à discrétion, parce que jamais ils ne sauront le répartir entre eux ! Ils se convaincront aussi de leur impuissance à se faire libres, étant faibles, dépravés, nuls et révoltés. Tu leur promettais le pain du ciel ; encore un coup, est-il comparable à celui de la terre aux yeux de la faible race humaine, éternellement ingrate et dépravée ? Des milliers et des dizaines de milliers d’âmes te suivront à cause de ce pain, mais que deviendront les millions et les milliards qui n’auront pas le courage de préférer le pain du ciel à celui de la terre ? Ne chérirais-tu que les grands et les forts, à qui les autres, la multitude innombrable, qui est faible mais qui t’aime, ne servirait que de matière exploitable ? Ils nous sont chers aussi, les êtres faibles. Quoique dépravés et révoltés, ils deviendront finalement dociles. Ils s’étonneront et nous croiront des dieux pour avoir consenti, en nous mettant à leur tête, à assurer la liberté qui les effrayait et à régner sur eux, tellement à la fin ils auront peur d’être libres. Mais nous leur dirons que nous sommes tes disciples, que nous régnons en ton nom. Nous les tromperons de nouveau, car alors nous ne te laisserons pas approcher de nous. Et c’est cette imposture qui constituera notre souffrance, car il nous faudra mentir. Tel est le sens de la première question qui t’a été posée dans le désert, et voilà ce que tu as repoussé au nom de la liberté, que tu mettais au-dessus de tout. Pourtant elle recelait le secret du monde. En consentant au miracle des pains, tu aurais calmé l’éternelle inquiétude de l’humanité – individus et collectivité –, savoir : « devant qui s’incliner ? » Car il n’y a pas pour l’homme, demeuré libre, de souci plus constant, plus cuisant que de chercher un être devant qui s’incliner. Mais il ne veut s’incliner que devant une force incontestée, que tous les humains respectent par un consentement universel. Ces pauvres créatures se tourmentent à chercher un culte qui réunisse non seulement quelques fidèles, mais dans lequel tous ensemble communient, unis par la même foi. Ce besoin de la communauté dans l’adoration est le principal tourment de chaque individu et de l’humanité tout entière, depuis le commencement des siècles. C’est pour réaliser ce rêve qu’on s’est exterminé par le glaive. Les peuples ont forgé des dieux et se sont défiés les uns les autres : « Quittez vos dieux, adorez les nôtres ; sinon, malheur à vous et à vos dieux ! » Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, même lorsque les dieux auront disparu ; on se prosternera devant les idoles. Tu n’ignorais pas, tu ne pouvais pas ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, et pourtant tu as repoussé l’unique drapeau infaillible qu’on t’offrait et qui aurait courbé sans conteste tous les hommes devant toi, le drapeau du pain terrestre ; tu l’as repoussé au nom du pain céleste et de la liberté ! Vois ce que tu fis ensuite, toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, je te le répète, de souci plus cuisant pour l’homme que de trouver au plus tôt un être à qui déléguer ce don de la liberté que le malheureux apporte en naissant. Mais pour disposer de la liberté des hommes, il faut leur donner la paix de la conscience. Le pain te garantissait le succès ; l’homme s’incline devant qui le donne, car c’est une chose incontestée, mais qu’un autre se rende maître de la conscience humaine, il laissera là même ton pain pour suivre celui qui captive sa conscience. En cela tu avais raison, car le secret de l’existence humaine consiste, non pas seulement à vivre, mais encore à trouver un motif de vivre. Sans une idée nette du but de l’existence, l’homme préfère y renoncer et fût-il entouré de monceaux de pain, il se détruira plutôt que de demeurer sur terre. Mais qu’est-il advenu ? Au lieu de t’emparer de la liberté humaine, tu l’as encore étendue ? As-tu donc oublié que l’homme préfère la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal ? Il n’y a rien de plus séduisant pour l’homme que le libre arbitre, mais aussi rien de plus douloureux. Et au lieu de principes solides qui eussent tranquillisé pour toujours la conscience humaine, tu as choisi des notions vagues, étranges, énigmatiques, tout ce qui dépasse la force des hommes, et par là tu as agi comme si tu ne les aimais pas, toi, qui étais venu donner ta vie pour eux ! Tu as accru la liberté humaine au lieu de la confisquer et tu as ainsi imposé pour toujours à l’être moral les affres de cette liberté. Tu voulais être librement aimé, volontairement suivi par les hommes charmés. Au lieu de la dure loi ancienne, l’homme devait désormais, d’un cœur libre, discerner le bien et le mal, n’ayant pour se guider que ton image, mais ne prévoyais-tu pas qu’il repousserait enfin et contesterait même ton image et ta vérité, étant accablé sous ce fardeau terrible : la liberté de choisir ? Ils s’écrieront enfin que la vérité n’était pas en toi, autrement tu ne les aurais pas laissés dans une incertitude aussi angoissante avec tant de soucis et de problèmes insolubles. Tu as ainsi préparé la ruine de ton royaume ; n’accuse donc personne de cette ruine. Cependant, était-ce là ce qu’on te proposait ? Il y a trois forces, les seules qui puissent subjuguer à jamais la conscience de ces faibles révoltés, ce sont : le miracle, le mystère, l’autorité ! Tu les as repoussées toutes trois, donnant ainsi un exemple. L’Esprit terrible et profond t’avait transporté sur le pinacle du Temple et t’avait dit : « Veux-tu savoir si tu es le fils de Dieu ? Jette-toi en bas, car il est écrit que les anges le soutiendront et le porteront, il ne se fera aucune blessure, tu sauras alors si tu es le Fils de Dieu et tu prouveras ainsi ta foi en ton Père. » Mais tu as repoussé cette proposition, tu ne t’es pas précipité. Tu montras alors une fierté sublime, divine, mais les hommes, race faible et révoltée, ne sont pas des dieux ! Tu savais qu’en faisant un pas, un geste pour te précipiter, tu aurais tenté le Seigneur et perdu la foi en lui. Tu te serais brisé sur cette terre que tu venais sauver, à la grande joie du tentateur. Mais y en a-t-il beaucoup comme toi ? Peux-tu admettre un instant que les hommes auraient la force d’endurer une semblable tentation ? Est-ce le propre de la nature humaine de repousser le miracle, et dans les moments graves de la vie, devant les questions capitales et douloureuses, de s’en tenir à la libre décision du cœur ? Oh ! tu savais que ta fermeté serait relatée dans les Écritures, traverserait les âges, atteindrait les régions les plus lointaines, et tu espérais que, suivant ton exemple, l’homme se contenterait de Dieu, sans recourir au miracle. Mais tu ignorais que l’homme repousse Dieu en même temps que le miracle, car c’est surtout le miracle qu’il cherche. Et comme il ne saurait s’en passer, il s’en forge de nouveaux, les siens propres, il s’inclinera devant les prodiges d’un magicien, les sortilèges d’une sorcière, fût-il même un révolté, un hérétique, un impie avéré. Tu n’es pas descendu de la croix, quand on se moquait de toi et qu’on te criait, par dérision : « Descends de la croix, et nous croirons en toi. » Tu ne l’as pas fait, car de nouveau tu n’as pas voulu asservir l’homme par un miracle ; tu désirais une foi qui fût libre et non point inspirée par le merveilleux. Il te fallait un libre amour, et non les serviles transports d’un esclave terrifié. Là encore, tu te faisais une trop haute idée des hommes, car ce sont des esclaves, bien qu’ils aient été créés rebelles. Vois et juge, après quinze siècles révolus ; qui as-tu élevé jusqu’à toi ? Je le jure, l’homme est plus faible et plus vil que tu ne pensais. Peut-il, peut-il accomplir la même chose que toi ? La grande estime que tu avais pour lui a fait tort à la pitié. Tu as trop exigé de lui, toi pourtant qui l’aimais plus que toi-même ! En l’estimant moins, tu lui aurais imposé un fardeau plus léger, plus en rapport avec ton amour. Il est faible et lâche. Qu’importe qu’à présent il s’insurge partout contre notre autorité et soit fier de sa révolte ? C’est la fierté de jeunes écoliers mutinés qui ont chassé leur maître. Mais l’allégresse des gamins prendra fin et leur coûtera cher. Ils renverseront les temples et inonderont la terre de sang ; mais ils s’apercevront enfin, ces enfants stupides, qu’ils ne sont que de faibles mutins, incapables de se révolter longtemps. Ils verseront de sottes larmes et comprendront que le créateur, en les faisant rebelles, a voulu se moquer d’eux, assurément. Ils le crieront avec désespoir et ce blasphème les rendra encore plus malheureux, car la nature humaine ne supporte pas le blasphème et finit toujours par en tirer vengeance. Ainsi, l’inquiétude, le trouble, le malheur, tel est le partage des hommes, après les souffrances que tu as endurées pour leur liberté ! Ton éminent prophète dit, dans sa vision symbolique, qu’il a vu tous les participants à la première résurrection et qu’il y en avait douze mille pour chaque tribu. Pour être si nombreux, ce devait être plus que des hommes, presque des dieux. Ils ont supporté ta croix et l’existence dans le désert, se nourrissant de sauterelles et de racines ; certes, tu peux être fier de ces enfants de la liberté, du libre amour, de leur sublime sacrifice en ton nom. Mais rappelle-toi, ils n’étaient que quelques milliers, et presque des dieux ; mais le reste ? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, s’ils n’ont pu supporter ce qu’endurent les forts ? L’âme faible est-elle coupable de ne pouvoir contenir des dons si terribles ? N’es-tu vraiment venu que pour les élus ? Alors, c’est un mystère, incompréhensible pour nous, et nous aurions le droit de le prêcher aux hommes, d’enseigner que ce n’est pas la libre décision des cœurs ni l’amour qui importent, mais le mystère, auquel ils doivent se soumettre aveuglément, même contre le gré de leur conscience. C’est ce que nous avons fait. Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l’autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau menés comme un troupeau et délivrés de ce don funeste qui leur causait de tels tourments. Avions-nous raison d’agir ainsi, dis-moi ? N’était-ce pas aimer l’humanité que de comprendre sa faiblesse, d’alléger son fardeau avec amour, de tolérer même le péché à sa faible nature, pourvu que ce fût avec notre permission ? Pourquoi donc venir entraver notre œuvre ? Pourquoi gardes-tu le silence en me fixant de ton regard tendre et pénétrant ? Fâche-toi plutôt, je ne veux pas de ton amour, car moi-même je ne t’aime pas. Pourquoi le dissimulerais-je ? Je sais à qui je parle, tu connais ce que j’ai à te dire, je le vois dans tes yeux. Est-ce à moi à te cacher notre secret ? Peut-être veux-tu l’entendre de ma bouche, le voici. Nous ne sommes pas avec toi, mais avec lui, depuis longtemps déjà. Il y a juste huit siècles que nous avons reçu de lui ce dernier don que tu repoussas avec indignation, lorsqu’il te montrait tous les royaumes de la terre ; nous avons accepté Rome et le glaive de César, et nous nous sommes déclarés les seuls rois de la terre, bien que jusqu’à présent nous n’ayons pas encore eu le temps de parachever notre œuvre. Mais à qui la faute ? Oh ! l’affaire n’est qu’au début, elle est loin d’être terminée, et la terre aura encore beaucoup à souffrir, mais nous atteindrons notre but, nous serons César, alors nous songerons au bonheur universel.

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MessageSujet: Re: Les Frères Karamazov   Dim 4 Fév - 6:36

« Cependant, tu aurais pu alors prendre le glaive de César. Pourquoi as-tu repoussé ce dernier don ? En suivant ce troisième conseil du puissant Esprit, tu réalisais tout ce que les hommes cherchent sur la terre : un maître devant qui s’incliner, un gardien de leur conscience et le moyen de s’unir finalement dans la concorde en une commune fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment de la race humaine. L’humanité a toujours tendu dans son ensemble à s’organiser sur une base universelle. Il y a eu de grands peuples à l’histoire glorieuse, mais à mesure qu’ils se sont élevés, ils ont souffert davantage, éprouvant plus fortement que les autres le besoin de l’union universelle. Les grands conquérants, les Tamerlan et les Gengis-Khan, qui ont parcouru la terre comme un ouragan, incarnaient, eux aussi, sans en avoir conscience, cette aspiration des peuples vers l’unité. En acceptant la pourpre de César, tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix au monde. En effet, qui est qualifié pour dominer les hommes, sinon ceux qui dominent leur conscience et disposent de leur pain ? Nous avons pris le glaive de César et, ce faisant, nous t’avons abandonné pour le suivre. Oh ! il s’écoulera encore des siècles de licence intellectuelle, de vaine science et d’anthropophagie, car c’est par là qu’ils finiront, après avoir édifié leur tour de Babel sans nous. Mais alors la bête viendra vers nous en rampant, léchera nos pieds, les arrosera de larmes de sang. Et nous monterons sur elle, nous élèverons en l’air une coupe où sera gravé le mot : « Mystère ! » Alors seulement la paix et le bonheur régneront sur les hommes. Tu es fier de tes élus, mais ce n’est qu’une élite, tandis que nous donnerons le repos à tous. D’ailleurs, parmi ces forts destinés à devenir des élus, combien se sont lassés enfin de t’attendre, combien ont porté et porteront encore autre part les forces de leur esprit et l’ardeur de leur cœur, combien finiront par s’insurger contre toi au nom de la liberté ! Mais c’est toi qui la leur auras donnée. Nous rendrons tous les hommes heureux, les révoltes et les massacres inséparables de ta liberté cesseront. Oh ! nous les persuaderons qu’ils ne seront vraiment libres qu’en abdiquant leur liberté en notre faveur. Eh bien, dirons-nous la vérité ou mentirons-nous ? Ils se convaincront eux-mêmes que nous disons vrai, car ils se rappelleront dans quelle servitude, dans quel trouble les avait plongés ta liberté. L’indépendance, la libre pensée, la science les auront égarés dans un tel labyrinthe, mis en présence de tels prodiges, de telles énigmes, que les uns, rebelles furieux, se détruiront eux-mêmes, les autres, rebelles, mais faibles, foule lâche et misérable, se traîneront à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison, vous seuls possédiez son secret et nous revenons à vous ; sauvez-nous de nous-mêmes ! » Sans doute, en recevant de nous les pains, ils verront bien que nous prenons les leurs, gagnés par leur propre travail, pour les distribuer, sans aucun miracle ; ils verront bien que nous n’avons pas changé les pierres en pain, mais ce qui leur fera plus de plaisir que le pain lui-même, ce sera de le recevoir de nos mains ! Car ils se souviendront que jadis le pain même, fruit de leur travail, se changeait en pierre dans leurs mains, tandis que, lorsqu’ils revinrent à nous, les pierres se muèrent en pain. Ils comprendront la valeur de la soumission définitive. Et tant que les hommes ne l’auront pas comprise, ils seront malheureux. Qui a le plus contribué à cette incompréhension, dis-moi ? Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé sur des routes inconnues ? Mais le troupeau se reformera, il rentrera dans l’obéissance et ce sera pour toujours. Alors nous leur donnerons un bonheur doux et humble, un bonheur adapté à de faibles créatures comme eux. Nous les persuaderons, enfin, de ne pas s’enorgueillir, car c’est toi, en les élevant, qui le leur as enseigné ; nous leur prouverons qu’ils sont débiles, qu’ils sont de pitoyables enfants, mais que le bonheur puéril est le plus délectable. Ils deviendront timides, ne nous perdront pas de vue et se serreront contre nous avec effroi, comme une tendre couvée sous l’aile de la mère. Ils éprouveront une surprise craintive et se montreront fiers de cette énergie, de cette intelligence qui nous auront permis de dompter la foule innombrable des rebelles. Notre courroux les fera trembler, la timidité les envahira, leurs yeux deviendront larmoyants comme ceux des enfants et des femmes ; mais, sur un signe de nous, ils passeront aussi facilement au rire et à la gaieté, à la joie radieuse des enfants. Certes, nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisir nous organiserons leur vie comme un jeu d’enfant, avec des chants, des chœurs, des danses innocentes. Oh ! nous leur permettrons même de pécher, car ils sont faibles, et à cause de cela, ils nous aimeront comme des enfants. Nous leur dirons que tout péché sera racheté, s’il est commis avec notre permission ; c’est par amour que nous leur permettrons de pécher et nous en prendrons la peine sur nous. Ils nous chériront comme des bienfaiteurs qui se chargent de leurs péchés devant Dieu. Ils n’auront nuls secrets pour nous. Suivant leur degré d’obéissance, nous leur permettrons ou leur défendrons de vivre avec leurs femmes ou leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de n’en pas avoir, et ils nous écouteront avec joie. Ils nous soumettront les secrets les plus pénibles de leur conscience, nous résoudrons tous les cas et ils accepteront notre décision avec allégresse, car elle leur épargnera le grave souci de choisir eux-mêmes librement. Et tous seront heureux, des millions de créatures, sauf une centaine de mille, leurs directeurs, sauf nous, les dépositaires du secret. Les heureux se compteront par milliards et il y aura cent mille martyrs chargés de la connaissance maudite du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s’éteindront doucement en ton nom, et dans l’au-delà ils ne trouveront que la mort. Mais nous garderons le secret ; nous les bercerons, pour leur bonheur, d’une récompense éternelle dans le ciel. Car s’il y avait une autre vie, ce ne serait certes pas pour des êtres comme eux. On prophétise que tu reviendras pour vaincre de nouveau, entouré de tes élus, puissants et fiers ; nous dirons qu’ils n’ont sauvé qu’eux-mêmes, tandis que nous avons sauvé tout le monde. On prétend que la fornicatrice, montée sur la bête et tenant dans ses mains la coupe du mystère, sera déshonorée, que les faibles se révolteront de nouveau, déchireront sa pourpre et dévoileront son corps « impur » . Je me lèverai alors et je te montrerai les milliards d’heureux qui n’ont pas connu le péché. Et nous, qui nous serons chargés de leurs fautes, pour leur bonheur, nous nous dresserons devant toi, en disant : « Je ne te crains point ; moi aussi, j’ai été au désert, j’ai vécu de sauterelles et de racines ; moi aussi j’ai béni la liberté dont tu gratifias les hommes, et je me préparais à figurer parmi tes élus, les puissants et les forts en brûlant de « compléter le nombre » . Mais je me suis ressaisi et n’ai pas voulu servir une cause insensée. Je suis revenu me joindre à ceux qui ont corrigé ton œuvre. J’ai quitté les fiers, je suis revenu aux humbles, pour faire leur bonheur. Ce que je te dis s’accomplira et notre empire s’édifiera. Je te le répète, demain, sur un signe de moi, tu verras ce troupeau docile apporter des charbons ardents au bûcher où tu monteras, pour être venu entraver notre œuvre. Car si quelqu’un a mérité plus que tous le bûcher, c’est toi. Demain, je te brûlerai. Dixi. »

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